" Les mystères révélés de Lucien Jerphagnon " 

 

Cet historien de la philosophie, esprit libre et joyeux, était aussi un homme tourmenté, comme le montrent une anthologie de ses premiers textes et un roman inédit. 

 

par Jean-Marc Bastière 

Le Figaro 20 avril 2017 

 

CE MAÎTRE à lire sut nous rendre le monde gréco-latin presque aussi familier que le nôtre. «J’ai tant aimé discuter avec Épictète… », disait celui qui vivait et respirait dans l’Antiquité depuis la classe de sixième. Si Lucien Jerphagnon nous a quittés il y a bientôt six ans, il revient aujourd’hui dans le clapotis de l’actualité éditoriale. Un second volume de la collection « Bouquins » et un roman de jeunesse inédit viennent de paraître, qui nous font redécouvrir ce grand intellectuel sous un éclairage émouvant.

« Pour rendre vivantes des philosophies vieilles de plusieurs siècles, insistait cet historien-philosophephilologue, il est nécessaire de retrouver le parfum de l’air du temps quand le temps est passé. » En histoire, son maître fut Jean Orcibal, grand spécialiste du jansénisme, et en philosophie, Vladimir Jankélévitch. Cet esprit original soutint même une thèse sur la banalité. Il étudia de façon magistrale les rapports entre le divin, le philosophique et le politique dans la Rome des Césars, un empire «dont nous n’avons ni surpassé ni même égalé la splendeur ». Dans un superbe essai, Les Dieux ne sont jamais loin, il montra aussi comment la rationalité de l’esprit cohabita sans se contredire avec le mythico-religieux.

 

Quand il vous recevait chez lui, le regard pétillant et la moustache alerte, dans son appartement de Rueil-Malmaison, vous compreniez que cet érudit à l’intelligence aérienne incarnait comme nul autre le gai savoir.

À ce grand amateur de Pierre Dac, l’esprit de sérieux donnait des angoisses. Et une urticaire tenace. Évoquant Le Nom de la Rose, d’Umberto Eco, qu’il avait lu plus d’une cinquantaine de fois, il citait cette phrase de Guillaume de Baskerville (interprété à l’écran par Sean Connery) au vénérable Jorge : « Tu es le diable. La foi sans sourire. La vérité jamais effleurée par le doute. »

Lucien Jerphagnon fut, lui, effleuré, et même tenaillé, par le doute. Tout comme il fut travaillé par la foi. Il le masqua à merveille derrière un humour légendaire qui dissimulait une immense pudeur. Derrière le Jerphagnon classique, l’auteur de l’Histoire de la Rome antique ou des Divins Césars – ouvrages regroupés dans un premier volume de la collection « Bouquins » paru il y a quelques années –, un autre homme, plus grave et tourmenté, se cachait. Pourtant, les deux n’en faisaient qu’un. La parution du nouveau volume de « Bouquins » nous le fait comprendre avec acuité. Il regroupe ses premiers livres, écrits entre 1955 et 1962, aux titres évocateurs: Le Mal et l’Existence, Pascal et la souffrance, L’Homme et ses questions, Servitude de la liberté ?, Pascal, Qu’est-ce que la personne humaine, Le Caractère de Pascal, dernier ouvrage très influencé par la caractérologie de René Le Senne.

 

Une autobiographie voilée

Un étrange roman de jeunesse, L’Astre mort, jamais publié, paraît aussi chez Robert Laffont. Annoncé jadis de façon sibylline comme « Le Journal d’un anxieux », il s’agit en fait d’une autobiographie voilée à la manière d’un journal dont le narrateur souffre d’hypocondrie et d’une raison hypertrophiée. Le philosophe avait rangé les feuillets de ce manuscrit dans le double fond d’une boîte qui, si elle n’avait échappé des mains de sa fille Ariane, serait peut-être resté perdu à jamais.

 

Ces ouvrages renvoient à une époque disparue, celle de l’aprèsguerre, et à une jeunesse tissée d’angoisses existentielles. Enfant, Jerphagnon avait souffert de la mort de sa mère – l’« Astre mort », c’est elle –, survenue alors qu’il n’avait que six ans. Jeune homme, sa captivité en Allemagne dans un camp de représailles, parce qu’il avait été réfractaire au STO, l’avait éprouvé.

Les textes de « Bouquins » traitent de la liberté, de la banalité du mal, de la quête spirituelle et de la transcendance, sujets qui s’inscrivent dans un contexte où Jerphagnon, ordonné prêtre en 1950, enseignait alors la philosophie au grand séminaire de Meaux. En ciselant le portrait d’un Pascal lucide jusqu’au bout, prédisposé aux affections psychosomatiques et perfectionniste jusqu’à l’excès, il décrit sans doute son propre caractère.

Le style délié et la liberté d’esprit de l’auteur de la maturité transparaissent déjà. Ses thèmes de prédilection aussi, comme une sourde contestation de la suprématie de la philosophie thomiste. Quant à son goût pour saint Augustin, il tient de la prédisposition. Jerphagnon, en effet, est l’un de ceux qui ont le plus fréquenté l’auteur des Confessions. Douze années de sa vie à annoter ses écrits pour l’édition de ses oeuvres complètes dans la « Pléiade ». « Dans sa jeunesse, l’esprit de sérieux a failli l’emporter », aimait-il à dire à propos de ce « jeune arriviste » qui devint un des maîtres à penser de l’Occident.

Cette reconnaissance de la transcendance divine, saint Augustin la doit à la lecture du philosophe Plotin. Comme Jerphagnon, qui a découvert Plotin en revenant d’Allemagne, après la guerre. « Il est la clé de tout, il m’a empêché d’être athée. » Longtemps, s’il avait rejoint l’Église de sa femme, qui était protestante, il se définit comme un « agnostique mystique » : pour ne pas emprisonner Dieu « derrière les barreaux des dogmes ».

 

Désespoir de l’athéisme

Dans la préface au deuxième volume de « Bouquins », son ami le cardinal Poupard nous livre des clés sur l’homme qui quitta les ordres en 1961 mais que la question de la foi tourmenta toujours. Ainsi le 16 décembre 1995, Jerphagnon lui écrivait-il : « Votre indigne serviteur sut qu’il était remonté du gouffre d’agnosticisme où il était tombé comme une pierre à la fin des années 1950, suite aux événements que Votre Éminence sait… On m’aurait dit en 1960 qu’un jour ce serait un cardinal de curie qui me ramènerait à la foi… Oui, je crois que le bon Dieu a le sens de l’humour. »

 

Jerphagnon détestait l’idéologie et le dogmatisme, y compris chez les chrétiens, mais il abhorrait aussi le désespoir de l’athéisme. Le 1er octobre 2002, voici ce qu’il confiait à propos d’un livre qu’il publia sur saint Augustin : « C’est un témoignage, augustinien d’esprit, en faveur du mystère, du mystère qui reste par-delà toute science. Nier le mystère, c’est le vide, l’absurde, l’absolu de l’absurde. » Ainsi Lucien Jerphagnon nous livre-t-il aujourd’hui ses derniers secrets d’outretombe.